Lalo Schifrin

Du 9 au 14 novembre 2016

Lalo Schifrin, un homme-orchestre

« Je ne cesse de le dire, et ce n'est pas un snobisme : j'ai grandi dans la musique classique mais j'ai choisi les deux arts du XXe siècle, le cinéma et le jazz. Dès que j'ai pu, j'ai réalisé un croisement des formes d'expression dans lesquelles je me suis plongé. C'est comme une combinaison chimique : les matières mixées forment une troisième matière. » De même, la singularité de Lalo Schifrin sur l'échiquier de la musique d'aujourd'hui réside dans une triple culture, celle d'un Argentin aimanté par la terre promise hollywoodienne, après un passage essentiel par la France. En clair, les territoires de Schifrin sont autant géographiques que musicaux. Parlez-lui de Stravinski, il vous répondra Jackie Chan. Branchez-le sur Steve McQueen, il se révèlera intarissable sur Borges. Tel est Lalo Schifrin : multiforme et pluriculturel, pulvérisateur de frontières, compositeur de bandes originales vénérées mondialement, camouflant parfois l'ambition de son œuvre pour le concert.

Du jazz au cinéma

Pianiste virtuose, compositeur, arrangeur, chef d'orchestre, Lalo Schifrin naît en 1932 à Buenos Aires, dans une famille de musiciens. Dès l'après-guerre, la formation classique du jeune Lalo s'enrichit d'une autre culture, celle du jazz, dont les albums sont impossibles à trouver en Argentine : par protectionnisme, la dictature de Juan Perón proscrit l'import de disques étrangers. « J'achetais en contrebande des 78 tours de Charlie Parker ou Thelonious Monk, se souvient Schifrin. Le bebop me fascinait. C'était la musique de la modernité et de l'interdit. » Ses études l'amènent en 1952 au Conservatoire de Paris. Il a vingt ans, il se partage entre les cours d'Olivier Messiaen, les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés et… la Cinémathèque française. C'est d'ailleurs à Paris qu'il enregistre en 1955 son premier album, Rendez-vous dansant à Copacabana, relecture de standards façon latin jazz. La suite appartient à l'histoire : de retour en Argentine, il rencontre le trompettiste Dizzy Gillespie qui, en 1958, l'engage comme pianiste et arrangeur. Schifrin lui compose sur mesure un album feu d'artifice aujourd'hui historique, Gillespiana. La chance de Schifrin, c'est d'être pris sous contrat sur le label de jazz Verve, propriété de la MGM. Ce qui, par un subtil aiguillage, va faciliter son glissement vers le cinéma. Arnold Maxim, président de MGM Records, le recommande au cinéaste René Clément pour une coproduction franco-américaine, Les Félins. Au générique début, le nom de Schifrin y croise celui de Costa-Gavras, alors jeune assistant réalisateur. « J'avais en moi un ressort, résume le compositeur. Et René Clément m'a permis de révéler ce potentiel, de combiner musique symphonique, jazz et électronique. Si l'on compare ma carrière cinématographique à une maison, Les Félins en sont les fondations. »

Révolutions

La suite de sa trajectoire évoque un train lancé à vive allure sur des montagnes russes. Ses premières partitions hollywoodiennes, Les Tueurs de San Francisco et Le Kid de Cincinnati confirment la déferlante Schifrin. Avec ses confrères Henry Mancini, Quincy Jones et Michel Legrand, le compositeur réinvente le son du cinéma américain des années soixante, précipitant la retraite des vétérans Steiner, Rozsa ou Tiomkin. Le cinéma et la télévision lui permettent de forger un langage propre, comme une synthèse de ses différentes cultures. En témoigne la bande originale de la série télévisée Mission impossible, dont le fameux thème, construit sur une mesure composée à 5/4, entre d'emblée dans la mémoire collective. Il consacre la signature de Schifrin et précipite ses collaborations avec Peter Yates (Bullitt), John Boorman (Duel dans le Pacifique), le jeune George Lucas (THX 1138) ou Mark Rydell (The Fox, à la vénéneuse partition chambriste, dont est issu le célèbre thème pour les publicités Dim). Le cinéma de Schifrin, ce sont aussi des collaborations au long cours avec Stuart Rosenberg (Luke la main froide, Brubaker) et surtout Don Siegel, pour lequel il compose cinq bandes très originales, dont Les Proies, Tuez Charley Varrick et évidemment le premier Dirty Harry. « Grâce à la musique, analyse Schifrin, le spectateur est plongé à tour de rôle dans l'esprit des deux ennemis jurés, Scorpio avec sa folie meurtrière, Harry avec ses doutes et sa détermination. » Impossible d'oublier l'ultime séquence, où Eastwood jette à l'eau son insigne, sur un thème au lyrisme triste pour piano électrique : rarement un polar sec et tendu aura connu un épilogue d'une telle amertume. Schifrin retrouvera Harry Callahan à trois autres reprises, confortant son image de spécialiste du « thriller urbain », image flatteuse mais peu conforme à la réelle palette de ses capacités.

Du cinéma au jazz (symphonique)

Au fil des années, Lalo Schifrin fait l'expérience de quelques rendez-vous manqués (L'Exorciste, source d'un dialogue tumultueux avec William Friedkin) et enrichit son palmarès de rencontres inattendues (Richard Lester, Billy Wilder, Liliana Cavani, Sam Peckinpah). Sans compter Bruce Lee avec Opération Dragon, première co-production américano-hongkongaise de l'histoire. « C'était une demande impossible à refuser, souligne le compositeur. Tous les matins, Bruce Lee faisait sa gym sur la musique de Mission impossible ! » Dans les années 1990, Schifrin est invité à revisiter son propre passé : Carlos Saura le ramène à ses racines argentines dans Tango, Brett Ratner le sollicite de manière référentielle pour la série des Rush Hour, comme un lien vivant avec Bruce Lee, son icône. À côté de l'écriture pour l'image, Schifrin se produit régulièrement en concert et, depuis 1992, enregistre une collection d'albums intitulée Jazz Meets the Symphony (sept volumes à ce jour), déclaration d'amour à la musique au pluriel. En 2012, la documentariste Pascale Cuenot lui consacre un portrait sensible, fédérant des témoins de plusieurs générations, de John Boorman au guitariste Kyle Eastwood, fils de Clint. 2016 est marqué par la création de plusieurs musiques de concert, dont un concerto pour guitare, Concierto de la amistad, dirigé par Gustavo Dudamel au Hollywood Bowl. Aujourd'hui, pour beaucoup d'artistes du Nouveau Monde, Lalo Schifrin incarne une sorte d'idéal : son sens mélodique, la luxuriance de ses orchestrations, son génie du rythme, son approche personnelle des folklores lui confèrent un statut singulier, celui d'un compositeur savant d'expression populaire. Ce retour à la Cinémathèque française, soixante ans après ses premières séances à Chaillot, permettra de mesurer à quel point cet homme discret et élégant a fait œuvre de révolution. Comme une confirmation de son credo : « J'ai toujours cherché à détruire les barrières qui séparent les hommes, tant sur le plan des idées que de la musique. »

Stéphane Lerouge, Bernard Benoliel

Partenaires et remerciements

Stéphane Lerouge, British Film Institute National Archive, Cinémathèque du Luxembourg, Cinémathèque royale de Belgique, Cinémathèque suisse, Classic Films, Hollywood Classics, Park Circus Limited, Tamasa Distribution, Théâtre du Temple, UCLA Film & Television Archive, Universal, Warner Bros Picture France.

En partenariat avec

Festival du cinéma et musique de film de La Baule Universal Music France