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« Les Rendez-vous d'Anna » de Chantal Akerman : genèse

Samuel Petit - 7 février 2018

Le fonds Romain Goupil, consultable à la bibliothèque de la Cinémathèque française, comprend sept dossiers concernant Les Rendez-vous d’Anna (1978) de Chantal Akerman. Goupil est alors premier assistant-réalisateur sur le film. Les dossiers comportent de nombreuses feuilles de service, les listes des décors, des séquences, des techniciens, des acteurs, des plannings, des cahiers de repérages, ainsi qu’un synopsis et un scénario.
Ces éléments apportent un éclairage sur la fabrication du film. Les Rendez-vous d’Anna n’a pas été tourné à l’aide d’un scénario classique, mais plutôt d’un texte en prose remarquable, manière de récit. Cette plasticité dans l’écriture va permettre à la cinéaste d’élaborer des modifications en cours de tournage, lui ouvrant de nouvelles perspectives de cinéma qu’elle s’emploiera à développer dans ses œuvres ultérieures.

Aurore Clément dans Les Rendez-vous d'Anna (Chantal Akerman)

Aurore Clément dans Les Rendez-vous d'Anna (Chantal Akerman)

Extrait d'un premier traitement sous forme de synopsis de 6 pages (GOUPIL 35-B6)
extrait d'un premier traitement sous forme d'un synopsis de 6 pages (GOUPIL 35-B6)

Scénario et éthique

Anna est cinéaste. Elle voyage pour faire la promotion de son film, ce qui la conduit en Allemagne (Essen), en France (Paris), en Belgique (Bruxelles). À chacun de ses trajets, elle fait des rencontres, hommes, amants, anciennes connaissances, sa mère. Chacun exprime à sa manière des choses intimes, le plus souvent par la voie de monologues. Anna les écoute.

Chantal Akerman va mûrir le projet, commençant par écrire un premier traitement de six pages, traçant à grands traits l’intrigue. Les intentions sont là, l’esprit du film apparaît, mais il reste à préciser la matière narrative. Habituée à bricoler des œuvres aux limites de l’autoportrait (La Chambre, 1972), du film expérimental (Hôtel Monterey, 1972), et du documentaire (Hanging Out Yonkers, 1973), la cinéaste va creuser progressivement le sillon de la fiction. Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, réalisé en 1975, lui apporte une consécration mondiale, mais relativement confidentielle, grâce à sa diffusion dans les festivals. Les Rendez-vous d’Anna (1978), tout en maintenant le style propre à la cinéaste, est son premier film de fiction vraiment romanesque. Contrairement à Jeanne Dielman écrit au cordeau et très préparé, il lui faut des mois avant de parvenir à ce scénario de 90 pages, consultable dans le fonds Goupil : « J’étais bloquée, le scénario n’avançait pas. Les dix ou vingt premières pages du scénario sont d’ailleurs plus travaillées au niveau de l’écriture que le reste ». Elle passe des mois à chercher le ton juste. Elle se concentre beaucoup sur le rythme des dialogues et des monologues, « comme une psalmodie, sans que vraiment le sens des phrases compte », précisant que « le sens des mots se suffit à lui-même. »

Carnet de repérages (GOUPIL 38-B6)
Carnet de repérages (GOUPIL 38-B6)

Repérages

Un carnet de photos non légendé, de repérages en noir et blanc, provenant du fonds Goupil, reflète bien l’état d’esprit avec lequel la recherche des lieux s’est effectuée. Ce travail s’étale sur une année. Romain Goupil et la cinéaste sillonnent gares et hôtels, lieux de passages et zones de transit, impersonnels par essence. Lorsque l’on compare ces photos de repérages au film tel qu’il est, on se rend compte pour reprendre les termes de l’écrivain critique Hervé Guibert que dans « ces images de visages, de trains, de chambres d’hôtel s’instaure la durée d’un regard photographique ». C’est effectivement ce que confirment ces carnets, les intentions de la cinéaste sont déjà palpables dans ces documents préparatoires.

C’est pas à pas que le film se construit, progressivement, en tâtonnant, par le biais de « discussions permanentes, nuits après nuits dans les trains en Belgique, et en Allemagne dans les hôtels miteux. »

Goupil se souvient d’une femme exigeante au caractère affirmé, et parfois même prête à en découdre avec le monde. « Elle déclenchait des bagarres » régulièrement…

Planning du tournage (GOUPIL 35-B6)
Planning du tournage (GOUPIL 35-B6)

Personnage et comédien

Le nom même du personnage principal donne au film une perspective autofictionnelle, ce que Chantal Akerman récuse parce que trop réductrice selon elle. Dans les documents du fonds, le personnage s’appelle encore Anne. « Anna, pendant longtemps, je l’ai considéré comme mon vrai prénom. Je m’appelle Chantal Anne Akerman et mon arrière-grand-mère m’appelait Hanna » confie-t-elle.

Le personnage d’Anna se révèle très délicat à incarner. « Elle a l’air hors de tout, hors de toute référence, de toute catégorie, hors de notre système de pensée… » Le film raconte le voyage d’une exilée, « d’une nomade qui ne possède rien de l’espace qu’elle traverse. » En filigrane, « derrière les événements insignifiants qui sont racontés à Anna », Chantal Akerman décrit « l’ombre des grands événements collectifs, l’histoire des pays, l’histoire de l’Europe au cours de ses cinquante dernières années. » Elle estime par ailleurs que Les Rendez-vous d’Anna est un film kafkaïen, plutôt le Kafka du roman inachevé, son premier, L’Amérique ou Le Disparu.

En avançant dans le projet, la réalisatrice rencontre beaucoup de comédiennes. Elle cherche une actrice hitchcockienne : « Je trouvais plus fort que ce soit lisse au départ et que tout ne soit pas inscrit sur le visage. » C’est par le biais de Delphine Seyrig qu’elle fait la connaissance d’Aurore Clément. Elle la trouve trop belle pour le rôle. Elle se ravise bien vite et réorganise son personnage autour de la comédienne.

Liste des séquences (GOUPIL 37-B6)
Liste des séquences (GOUPIL 37-B6)

 

Feuille de service du 4 janvier 1978 ( GOUPIL 35-B6)
Feuille de service du 4 janvier 1978 ( GOUPIL 35-B6)

Tournage

Le tournage se déroule du 2 janvier au 23 février 1978. L’organisation est plus contraignante par rapport à ses films précédents. On mesure le degré de complexité du tournage lorsqu’on étudie la continuité non dialoguée du fonds Goupil. Pour chaque jour de tournage, sont indiqués le numéro de séquence, les lieux de tournage, le décor, le personnage, mais à la place des dialogues, seule l’action de la scène est décrite, par exemple : « Relation d’Anna à sa chambre, coups de téléphone, des journalistes attendent » ou « Anna et sa mère se refamiliarisent »… Ce type de phrase lapidaire se répète sur l’ensemble du document, tendant à démontrer que c’est bien pendant le tournage que se font un certain nombre de choix liées à la mise en scène, au cadre, à la lumière, aux personnages et à la direction d’acteur, malgré un planning chargé qui ne laisse pas droit à l’erreur. « On faisait autant de plans qu’il en était prévu, pas un de plus, pas un de moins, la machine avançait comme un bulldozer… Si on ne faisait pas le train le jour où il était réservé on ne pouvait plus avoir le train » raconte Chantal Akerman. Sur le planning de tournage est évalué pour chaque séquence le temps estimé pour la réalisation. On constate que sur des séquences non dialoguées, la durée estimée oscille entre une et trois heures, et pour les scènes de monologues, elle peut aller jusqu’à 8 heures. Il faut tourner vite, et réserver du temps pour les dialogues. Les feuilles de services, classées par jour de tournage, ici le 4 janvier 1978 pour la séquence 31, prouvent que les dialogues et monologues sont revus les jours précédents, voire le jour même de la réalisation de la séquence. Sur le scénario utilisé pour le tournage, on trouve certaines indications faites à la marge ou sur le côté au crayon à papier ou au feutre, telles que les angles de caméra ou des plans de vues subjectives, suggérant qu’un certain nombre de plans se décident tardivement.

Le plus important pour Chantal Akerman est de pouvoir se consacrer pleinement à sa comédienne, et d’adapter la mise en scène aux trouvailles effectuées sur le personnage. Elle oscille en permanence entre une préparation minutieuse et cette liberté d’invention durant le tournage, l’une se nourrissant de l’autre.

Il s’agit donc d’un délicat exercice de funambulisme, qu’il faudrait creuser plus en avant en analysant scrupuleusement les documents du fonds Romain Goupil. Cela ne pourrait qu’enrichir l’approche et la compréhension de la démarche artistique de Chantal Akerman.

Extrait du scénario de tournage (GOUPIL 36-B6)
Extrait du scénario de tournage (GOUPIL 36-B6)

 

Notes de production (GOUPIL 35-B6)
Notes de production (GOUPIL 35-B6)


Sources consultables à la Bibliothèque du film

Le fonds d’archives Romain Goupil est consultable sur rendez-vous à l’Espace chercheurs. Référence : GOUPIL 35-B6 ; GOUPIL 36-B6 ; GOUPIL 37-B6 ; GOUPIL 38-B6

Ouvrages et périodiques
- AKERMAN, Chantal, Autoportrait en cinéaste, Paris : Cahiers du cinéma : Centre Pompidou, 2004
- AKERMAN, Chantal, Les Rendez-vous d'Anna, préface d'Éric De Kuyper, Paris : Albatros, 1978
- AUBENAS, Jacqueline, Chantal Akerman, Bruxelles : Ateliers des Arts, 1982
- BRENEZ, Nicole, The Pajama Interview, Vienne : Vienna international film festival, 2011
- GOUPIL, Romain, La Défaite dépasse toutes nos espérances, Paris : Plon, 2006
- CARCASSONNE, Philippe, CUGNY, Laurent, « Chantal Akerman (entretien) », Cinématographe, n° 41, novembre 1978
- CHAMPETIER, Caroline, « Les Rendez-vous d'Anna (tournage), entretien avec Chantal Akerman », Cahiers du cinéma, n° 288, mai 1978, p.52-61
- GUIBERT, Hervé, « Les Rendez-vous d'Anna », Cinématographe, n° 41, novembre 1978, p.70-71.


En ligne
https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-1ere-partie/hommage-la-realisatrice-chantal-akerman


Samuel Petit est médiathécaire à la Cinémathèque française.