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Charles Bitsch, collaborateur fidèle et discret de la Nouvelle Vague

Emmanuelle Fiée - 6 février 2018

Figure majeure de la Nouvelle Vague, Charles Louis Bitsch reste peu connu du grand public alors même qu’il a travaillé comme cadreur, chef opérateur et assistant réalisateur aux côtés de Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Jacques Demy, Jean-Luc Godard et François Truffaut en parallèle de son activité de critique de cinéma. Avec André Bazin et François Truffaut aux Cahiers du Cinéma, il a interviewé Alfred Hitchcock et Orson Welles.
Bitsch a participé à la réalisation de 26 longs métrages dont Le Beau Serge en 1957, Les Bonnes femmes en 1959, Le Mépris en 1963, Alphaville en 1965, Le Doulos en 1962, Deux ou trois choses que je sais d’elle en 1966. Sa contribution au cinéma et à la Nouvelle Vague est à (re)découvrir à travers le fonds d’archives éponyme, consultable à la Bibliothèque du film de la Cinémathèque française.

Le goût pour la technique dès l’enfance

Charles Louis Bitsch naît à Mulhouse en 1931. Ses parents s’installent rapidement à Paris où il grandit dans un environnement cinéphile. Il évoque son goût précoce pour la technique dans un long entretien mené par Sally Shafto en 2008, The New Wave Remembered: Focus on Charles Bitsch. Il se souvient entre autres du « magnifique Gaumont-Palace où ses parents l’emmènent tous les samedis soirs ». Ses premières émotions cinématographiques, il les doit au documentaire d’Arnold Fanck et Tay Garnett, S.O.S. Iceberg (1933). Produit par Universal, le film retrace la première expédition au pôle Nord avec des prises de vues Rolleiflex. Était-ce le début de son goût pour la technique ? Toujours est-il qu’à 7 ans, il ressort du Ciné Citroën dans le 17ème arrondissement de Paris après avoir vu Les Aventures de Buffalo Bill –The Plains Man (1936) de Cecil B. DeMille, convaincu qu’il fera du cinéma « pour apprendre à fabriquer des images comme celles-là ». Ainsi, le futur technicien du cinéma, spécialiste de la prise de vues se forme avec Philippe de Broca et le chef opérateur Pierre Lhomme à l’École Nationale de Photographie et de Cinématographie rue Vaugirard (aujourd’hui École nationale supérieure Louis Lumière) dont il sort major de promotion en 1953.
Charles Bitsch devient vite un membre fidèle et régulier du Ciné-Club du Quartier latin où il fait la connaissance de François Truffaut, Alexandre Astruc et Jacques Rivette ; puis il rencontre Claude Chabrol lors des débats d’après projections au Studio Parnasse. Enfin, dès 1954, le Café de la Comédie (française) tenu par ses parents se transforme en lieu de ralliement pour le groupe d’amis au complet : Truffaut, Rivette, Chabrol, Demy et plus rarement Rohmer et Godard.

Critique aux Cahiers du cinéma et dans Arts

À 24 ans, Charles Bitsch aime le cinéma hollywoodien, parle anglais et François Truffaut l’a convaincu de se lancer dans la critique de films aux Cahiers du cinéma. Il signe son premier article Naissance du CinemaScope en 1955 sur le film Une étoile est née de George Cukor. Le coup d’essai est concluant puisque Bitsch écrit aux Cahiers entre 1954 et 1959, plus ponctuellement dans la revue hebdomadaire Arts aux côtés de Claude Mauriac et de François Truffaut. Dans son entretien avec Jean-Luc Douin, Bitsch précise qu’à l’instar de nombreux critiques, il adopte alors un pseudo, Louis Chabert, anagramme partiel de Charles Louis Bitsch. Ainsi, une recherche plus approfondie permettrait sans doute d’ajouter d’autres articles aux soixante-dix papiers signés Charles Bitsch déjà répertoriés !

Henri Decae à Charles Bitsch, 25 mai 1957

Charles Bitsch à Josef Von Sternberg, 22 novembre 1956

Une correspondance abondante

Le fonds d’archives recèle des échanges riches et suivis entre Charles Bitsch et de nombreuses personnalités du cinéma, des échanges avec François Truffaut dès 1956, sur des projets de publications, d’interviews, de traduction d’articles pour les Cahiers du cinéma et Arts.
Charles Bitsch mène des entretiens avec Alfred Hitchcock, Richard Brooks, Anthony Mann, Vincente Minnelli, Orson Welles, Nicholas Ray ou Gene Kelly… La correspondance permet aussi de découvrir des messages personnels, des clins d’œil de Truffaut adressés à Mr Carolus Chéri, à son vieux Charles et que Truffaut signe parfois d’un Françounnet ! Ainsi, le fonds souligne les nombreuses activités, collaborations et projets menés par Bitsch en tant que critique de cinéma et traducteur, parallèlement à son activité de technicien du cinéma.

Carte de Voeux de Christa et Samuel Fuller à Charles Bitsch, 1968

Enveloppe de François Truffaut à Charles Bitsch (recto)

Enveloppe de François Truffaut à Charles Bitsch (verso)

Un discret et fidèle collaborateur des cinéastes de la Nouvelle Vague

La plupart des membres de la bande des Cahiers ont alterné les postes techniques avant de se lancer dans la réalisation. Bitsch fait figure d’exception dans le groupe. Il enchaîne 12 films comme directeur de la photographie, cadreur ou assistant réalisateur entre 1958 et 1974 et ne dirige qu’un long métrage avant de passer à la réalisation pour la télé.

Lorsque Charles Bitsch décède en 2016 à l’âge de 85 ans, la revue Les Cahiers lui rend un vibrant hommage et souligne, entre autres, son rôle d’assistant réalisateur. Ainsi, les scénarios annotés par Bitsch dans son fonds d’archives montrent ses activités aux côtés de Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Jacques Demy, Jean-Pierre Melville, François Truffaut et Jean-Luc Godard.
Pour À Double Tour de Chabrol (1959), les documents comme le découpage technique, le scénario et le grand plan au sol annotés par Bitsch illustrent parfaitement la maîtrise technique et la précision de leur auteur.

Couverture du scénario de À double tour (Claude Chabrol)

Extrait du scénario de tournage de À double tour (Claude Chabrol)

Extrait du scénario annoté par Charles Bitsch de À double tour (Claude Chabrol)

Feuille de service pour le film À double tour (Claude Chabrol)

Les observations sur la lumière, indications techniques contenues dans le scénario annoté de Paris nous appartient (lampe flood, caméra plus légère, pellicule plus sensible) pourraient être recoupées avec les propos de Bitsch dans Raconte pas ta vie, l’entretien qu’il donne à Gérard Langlois pour les Cahiers du cinéma en 1967 : « Je ne partage pas ce principe d’avoir une lumière standard quelle que soit la tonalité de la scène. »

Dans sa biographie sur Jean-Luc Godard, Antoine de Baecque souligne le rôle essentiel de Charles Bitsch à l’écriture du scénario d’Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution. Il précise que Bitsch est l’auteur du scénario d’une trentaine de feuillets (scénario annoté de Phœnix-ville) et qu’il a permis à Godard de convaincre André Michelin de produire son film. Godard obtiendra ainsi un financement international de 220.000 dollars, soit le double du budget de ses films précédents ! Qui plus est, Charles Bitsch a également effectué l’ensemble des repérages dans le quartier de la Défense à Paris, qui crée cette ambiance propre au film de science-fiction.

Dans la biographie sur Jean-Luc Godard Everything is Cinema, Richard Brody souligne que Godard « a toujours su qu’il pouvait compter sur Charles Bitsch qui ne lui a jamais rien refusé ». Brody précise que Le Mépris serait sans doute très différent si ce dernier n’avait pas déniché la Villa Malaparte et négocié auprès des autorités italiennes l’accès à la Villa pour la durée du tournage.
Enfin, dans son hommage en 2016, Alain Bergala ajoute « n’avoir jamais entendu personne parler de Godard comme le faisait Bitsch, le plus simplement du monde, comme on parle d’un véritable ami » et d’ajouter « Charles Bitsch a été l’homme sur qui, dans les années 60, Godard a toujours su qu’il pouvait compter, à quelque poste que ce soit : assistant, chef opérateur, scénariste, accessoiriste, découvreur de décors. Avec Suzanne Schiffman et Jean-Paul Savignac, son complice, il a fait partie de la garde rapprochée sans laquelle Godard n’aurait peut-être pas réussi à tourner autant de films, à une telle vitesse, avec des budgets souvent très serrés ».
Autant de témoignages qui confirment la nécessité d’un travail de recherche à mener sur le fonds Charles Bitsch à l’Espace chercheurs de la bibliothèque du film.


Sources consultables à la Bibliothèque du film
Le fonds d’archives Charles Bitsch est consultable sur rendez-vous à l’Espace chercheurs. Une fiche correspondant à ces ressources est accessible sur le répertoire des fonds http://www.cineressources.net/repertoires/archives/

Toutes les références sont disponibles sur le catalogue http://www.cineressources.net

Ouvrages et périodiques
– De Baecque, Antoine, La Nouvelle Vague, portrait d’une jeunesse, 2009
– De Baecque, Antoine, Godard : biographie, 2010
– Brody, Richard, Everything is Cinema, the Working Life of Jean-Luc Godard, London, Faber & Faber, 2008
– Bluher, Dominique & Thomas, François, Le Court métrage français de 1945 à 1968, PUF de Rennes, 2005
– Douin, Jean-Luc, La Nouvelle Vague 25 ans après, dossiers réunis par, Paris, Ed. du Cerf, 1983
– Shafto, Sally, The New Wave Remembered: Focus on Charles Bitsch. Entretien avec C. Bitsch en anglais, publié en mars 2008, intégralement accessible sur la base de données de la FIAF, International Filmarchive, salle des périodiques
– Numéro spécial des Cahiers du cinéma, n° 724, juillet 2016 : Bergala, Alain, « les années Godard de Charles Bitsch » / Tessé, Jean-Philippe, « Charles Bitsch le discret » 
– Bitsch, Charles, « Naissance du CinemaScope, A Star is Born », Cahiers du cinéma, n° 48, juin 1955
– Langlois, Gérard, « Raconte pas ta vie », Cahiers du cinéma, n° 187 février 1967
– S.O.S. Iceberg (1933), d’Arnold Fanck & Tay Garnett : compte rendu original de l’expédition, cote HL 3754.


Emmanuelle Fiée est médiathécaire à la Cinémathèque française