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Jean Rouch, mode d'emploi

Blandine Etienne - 16 novembre 2017

Jean Rouch

Jean Rouch

Ingénieur, explorateur et ethnologue avant de devenir cinéaste, Jean Rouch incarne un cinéma qui se joue des frontières, naviguant entre documentaire et fiction, sérieux et facétie, mais toujours en marge et sous le signe d'un « ciné-plaisir » essentiel. Surnommé « le prêtre blanc » par les Songhaïs, dont il est le spécialiste incontesté, Rouch est son propre opérateur et son premier spectateur. Entouré d'une bande de copains devenus collaborateurs indéfectibles devant et derrière la caméra, Rouch a surtout tourné en Afrique de l'Ouest, et en particulier au Niger, sa terre d'élection, mais aussi aux quatre coins du monde. D'une extraordinaire élégance de pensée et d'une modernité inoxydable, sa production cinématographique compte plus de 170 films aux formes variées. Pionnier de l'anthropologie visuelle, il a profondément marqué l'histoire du septième art, ouvrant la voie à la Nouvelle Vague. Et c'est Godard qui le résume sans doute le mieux : « Chargé de recherche au Musée de l'Homme. Existe-t-il une plus belle définition du cinéaste ? »

5 films pour revenir sur le riche parcours de Jean Rouch et découvrir autant de facettes d'une œuvre inclassable et prolifique.

L'œuvre primitive : « Au pays des mages noirs » (1946)

Le premier film de Jean Rouch, en forme d'apprentissage sur le tas : accompagné des amis et collègues ingénieurs, Pierre Ponty et Jean Sauvy, armé d'une caméra 16 mm achetée aux Puces, qu'il fallait remonter toutes les 20 secondes, l'apprenti cinéaste filme le long du fleuve Niger, sans aucune notion des raccords à venir. Il suit par le menu une chasse à l'hippopotame menée par des pêcheurs Songhaï et livre 13 minutes superbes qui donnent déjà le ton de l'œuvre à venir.

Présenté au Musée de l'Homme, le premier montage gagne l'estime d'ethnologues renommés, dont Claude Lévi-Strauss. Mais Rouch le vend aux Actualités françaises et cède les droits. Gonflé en 35mm (une première en Europe), le film est surtout revu et corrigé façon documentaire exotique, tendance expo coloniale. La vérité ethnographique cède sous l'emphase d'un commentaire trivial et condescendant, déclamé par un reporter du Tour de France. Sensationnaliste, le nouveau montage malmène la chronologie minutieuse de la chasse et les rites Songhaï. Des plans de lions ou crocodiles sont intercalés pour mieux coller au cliché de l'Afrique sauvage. Des séquences sont inversées, comme l'impressionnant culte de possession qui clôt arbitrairement le film. Choisi par Rossellini comme complément de programme de son Stromboli, le résultat n'en est pas moins une boucherie... « Je ne l'ai jamais montré en Afrique, j'aurais eu honte » dira Jean Rouch des années plus tard.

Pourtant, aujourd'hui, le film fascine toujours. Malgré les dommages subis, malgré le charcutage, la magie Rouch opère déjà. Damouré Zika, ami, assistant et acteur fétiche, est déjà de la fête, et les grands thèmes rouchiens sont présents. « Il y a tous mes films là-dedans. Alors, j'aurais dû faire comme Rimbaud, c'est-à-dire m'arrêter après. » Le cinéaste n'a heureusement pas cessé de déployer au fil du siècle son cinéma work-in progress. Il retournera même sur les lieux quatre ans plus tard, pour filmer avec rigueur la même chasse (Bataille sur le grand fleuve). Et reviendra, en 1991, sur cette œuvre primitive en y posant un nouveau commentaire (Jean Rouch, premier film : 1947-1991, documentaire de Dominique Dubosc).

Le court couronné, prélude à la ciné-transe : « Initiation à la danse des possédés » (1948)

Entrepris au cours d'une mission ethnographique dans la boucle du Niger, Initiation à la danse des possédés est l'œuvre d'un Jean Rouch jeune chercheur au CNRS. C'est la deuxième fois qu'il assiste avec sa caméra à une danse de possession – « le moyen le plus sûr d'entrer en contact avec les divinités maîtresses du ciel, des eaux et la brousse » – 6 ans avant l'explosive « ciné-transe » des Maîtres fous. Et ça se passe à nouveau à Firgoun, village Songhaï où l'apprenti cinéaste a déjà enregistré les images d'Au pays des mages noirs. Il y inaugurera aussi le feedback hérité de Flaherty, en montrant son Bataille sur le grand fleuve terminé à ceux qu'il a filmé.

Passé à la couleur Kodachrome 16 mm, Rouch filme la préparation et les temps forts du rituel d'initiation, sur fond de calebasses et de violon en peau d'iguane. Une thérapie en forme de cours de danse pour libérer Zaba, possédée par deux génies, sous l'œil d'une caméra qui est plus que « le simple témoin de la cérémonie » annoncé en préambule. Le film de Rouch se démarque déjà de ceux de ses pairs ethnologues, avec un regard nouveau, émancipé de tout voyeurisme. Une caméra à l'épaule, libre, multipliant les points de vue et proche de chacun, qui incarne déjà les fameuses « caméra de contact » et « caméra participante » chères à l'ethno-cinéaste. Et un commentaire de Rouch à la poésie déjà inimitable, scientifique et chaleureux, sur ses images où la parole est muette, faute de prise de son synchrone.

Au Musée de l'Homme, Initiation à la danse des possédés impressionne la Société des africanistes. Et le film remporte le Grand prix du court-métrage au Festival du Film Maudit de Biarritz 1949, sélectionné par le président Cocteau. Un moment important pour Rouch : « J'étais ingénieur au départ, j'avais été reçu comme ethnologue et là j'étais reçu comme cinéaste. Je faisais partie de la vieille famille quand j'allais voir des films à la Cinémathèque, mais là, j'étais dedans. » Le cinéaste aventurier a trouvé son public et un producteur, Pierre Braunberger qui s'engage à prendre tous ses films.

Le ciné-conte magnifique : « La Chasse au lion à l'arc » (1958)

Une leçon d'ethnologie en forme de conte initiatique : avec La Chasse au lion à l'arc, tourné sur 7 ans dans le cadre de missions du CNRS et de l'Institut Français d'Afrique noire, Jean Rouch livre un documentaire fabuleux dédié aux jeunes générations Songhaï.

À la découverte d'une pratique ancestrale en voie de disparition et avec un plaisir communicatif, il nous conduit aux confins du Mali, du Niger et de l'actuel Burkina Faso, au fin fond de « la brousse qui est plus loin que loin, le pays de nulle part ». Les lions y vivent en harmonie avec les hommes et sauvegardent la santé du troupeau en attaquant parfois une vache malade. Sur la piste d'un lion « plus malin que les autres » qui « tue pour le plaisir de tuer », les derniers chasseurs Gows jouent le jeu pour la caméra de Rouch et l'avertissent des rebondissements au fil des campagnes menées entre 1958 et 1965. Le cinéaste prend le temps de décrypter les rituels qui accompagnent les étapes de la chasse, savant alliage de technique et de magie, composant avec les ruses de ce lion surnommé l'Américain et tout ce qui est « l'affaire de la brousse », personnage à part entière. Mauvais présages, pose de pièges, à côté desquels le chef enterre parfois un flacon de parfum Soir de Paris, attaque d'une lionne qui blesse un berger ou concoction du poison avec une eau puisée « par une femme spécialement choisie pour sa méchanceté » car « la chasse est une chose grave et méchante ». Le récit tient en haleine et révèle la sagesse et le courage des chasseurs, dont l'estime de la vie et de la mort force le respect. Loin des abattoirs, on calme les fauves mis à mort en chanson parce qu'il « n'est pas bon de tuer un lion en colère ». Et le tireur de flèche empoisonnée sait qu'en tuant un lionceau, il risque de perdre un fils en compensation.

En mode griot, et avec une poésie de tous les instants, Jean Rouch rend hommage à la tradition orale africaine. La présence pénétrante de la voix du cinéaste qui interprète chaque geste, traduit et nomme avec délectation ou mélancolie les expressions locales, est un pur bonheur. Connu comme le loup blanc en Afrique de l'Ouest, le film a reçu le Lion d'or à la Mostra de Venise en 1965 et reste ici ou là, un classique pour petits et grands.

Le road movie incontournable : « Cocorico ! Monsieur Poulet » (1974)

Après deux pseudo films publicitaires pour Peugeot (Le Foot-girafe, La 504 et les foudroyeurs), un ovni burlesque sur la Coccinelle (VW Voyou) et d'incalculables virées en brousse avec les copains au volant de voitures bricolées, Jean Rouch craque pour une 2CV fourgonnette, star de son troisième long métrage. Ethno-fiction improvisée avec une bande d'amis de plus de trente ans, Cocorico ! Monsieur Poulet est signé Dalarou, « metteur en scène multinational et tricéphale » selon Rouch : le cinéaste met à l'œuvre, plus que jamais, son « anthropologie partagée », concentrée dans ce pseudonyme collectif, mix de Damouré Zika, Lam Ibrahima Dia et Jean Rouch.

Entre fiction et réalité, l'expérience donne un road movie contrarié, avec une voiture en fin de parcours et pour point de départ, le commerce ambulant de poulets au Niger. Lam – Monsieur Poulet et son apprenti Tallou sillonnent la brousse à la recherche de volailles pour les revendre à la ville, rejoints dans l'entreprise par le pêcheur Damouré. Un poème à elle seule, la 2CV surnommée Patience fait le cri du coq au démarrage et mène le récit, clopin-clopant, rafistolée avec les moyens du bord. Dans la lignée de Jaguar et Petit à petit (premiers longs métrages de fiction du cinéaste où les trois compères sont déjà du voyage), l'aventure tourne à la fable burlesque sur la patience et la persévérance, avec des accents satiriques savoureux et une pointe de magie. Avec toute l'imagination et le savoir-faire propre à la débrouille africaine, rien n'arrête le trio, toujours plein de ressources les plus improbables pour le toubab.

Cocorico ! Monsieur Poulet est un film fait pour rire. Et a peut-être été pour Rouch « le plus drôle à faire ». Dépassés dans l'improvisation par les pannes incessantes de l'engin qui modifiaient sans cesse leur scénario, « l'invention était continuelle et nous n'avions aucune raison de nous arrêter que le manque de pellicule ou le fou rire qui faisait trembler dangereusement micros et caméras. » Le tout filmé caméra à l'épaule par un Jean Rouch en mode reporter qui capture chaque instant avec un plaisir non dissimulé. Une fantaisie irrésistible au charme inimitable.

Le ciné-portrait : « Ciné-mafia » (1980)

35 minutes de « cinéma direct » dans l'intimité de trois amis cinéastes : Jean Rouch derrière l'objectif, filme le néerlandais Joris Ivens et le belge Henri Storck. Un entretien informel réalisé à deux caméras, qui donne un portrait insolite de Rouch et ses aînés documentaristes. Ensemble, Storck et Ivens avaient signé le contestataire Borinage (1933), sur la misère des mineurs belges.

Rouch profite de la remise de son doctorat honorifique par l'Université de Leyde pour réunir ses vieux amis à Katwijk, village côtier des Pays-Bas où Joris Ivens a tourné Brisants (1929), son unique film de fiction. Un prétexte idéal pour revisiter le film sur le terrain. Et une parenthèse propice à l'échange sur leurs débuts, en pleine avant-garde, leurs maîtres, leurs amis-cinéastes et leur passion du cinéma. Pendant qu'Ivens tournait Brisants, vendant les caméras de l'entreprise paternelle pour vivre, Storck filmait aussi au bord de la mer du Nord ses Images d'Ostende (1929), cherchant à faire des tableaux animés. Il révèle qu'il faisait des serments à la mer, dont celui de faire du cinéma. C'est aussi l'occasion pour les trois d'évoquer la religion pour la première fois ensemble, de parler technique ou de suggérer la projection d'un bijou de Mannus Franken à la Cinémathèque. En commun chez le trio, le passage par les ciné-clubs, l'admiration vouée à Flaherty, le grand père de cette « ciné-mafia », et une fidélité à l'eau qui traverse l'œuvre de chacun, extraits à l'appui. Du fleuve Niger à la Seine, en passant par les cascades chez les Dogons pour Jean Rouch.

Ambiance amicale et humeur plaisante, le temps d'une interview spontanée dans les rues, sur la plage ou au café, quand le vent se lève, sous l'œil d'une caméra toujours « participante » du cinéaste. Malgré la promesse de nouvelles rencontres à Bruxelles et Paris, exprimée dans le sous-titre du film, l'expérience ne sera finalement pas renouvelée. Auteur d'hommages à l'anthropologue cinéaste Margaret Mead (Portrait by a Friend, 1977) ou au sociologue Marcel Mauss, Rouch a également réalisé un Ciné-portrait de Raymond Depardon (1980) et une autre « ciné-rencontre », cosignée avec Manœl de Oliveira (En une poignée de mains amies, 1997). Chez Jean Rouch, l'amitié mène souvent la danse.


Blandine Etienne est chargée de production web à la Cinémathèque française.