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Max Ophuls, mode d'emploi

Delphine Simon-Marsaud - 21 novembre 2017

Il connaît ses premiers succès dans les années 20, entre Dortmund, Francfort et Vienne. Acteur puis metteur en scène, Max Ophuls débute sa carrière sur les scènes de théâtres prestigieux. Il rêve aussi de faire des films, surtout depuis que le cinéma s’est mis à parler. Mais c’est l’image qui va le passionner. Pour cela, il dispose d’un nouveau moyen d’expression : la caméra. Celle d’Ophuls est virtuose. Fluide, sinueuse, en perpétuel mouvement, à l’image du cinéaste et de ses multiples exils. La caméra glisse, danse. De rondes en bals mondains, filant dans un fiacre ou dévalant un escalier, Ophuls filme les femmes, héroïnes superbes au destin tragique, évoluant dans une Vienne de la Belle-Époque ou dans des intérieurs bourgeois chargés de mille objets. Mouvement, femme, décor. Trois mots pour définir l’œuvre de Max Ophuls. Et cinq films pour s’y engager avec ou sans détour.


La première perle : Liebelei (Allemagne, 1933)

Quatrième film et dernier de la période allemande, Liebelei comporte tous les thèmes et motifs de la touche Ophuls qu’on retrouvera tout au long de sa filmographie. Drame poétique adapté de la pièce de Schnitzler, l’histoire est celle de Fritz et Christine, lieutenant et fille de musicien, faits l’un pour l’autre. Ils tombent amoureux, le bonheur n’est pas loin, mais le passé de Fritz les rattrape. Désir, joie, anxiété, fatalité. Les personnages sont simples et touchants. Vienne offre son décor cotonneux. La caméra suit les amants en traîneau sur la neige, glisse avec eux sur une valse délicate. Elle se fait plus discrète le temps d’un duel, s’immobilise sur le visage de Magda Schneider pour un émouvant lied de Brahms ou une scène finale poignante. À sa sortie en France, le film est un un tel succès qu’on demande à Ophuls d’en réaliser une version française dans la foulée. Vingt-cinq ans plus tard, en 1958, Romy Schneider interprétera le même rôle que sa mère dans le remake de Gaspard-Huit, Christine.


Le bijou : Lettre d’une inconnue (États-Unis, 1948)

Hollywood 1941. Après son exil en France, Ophuls se réfugie aux États-Unis pour fuir une nouvelle fois la guerre. Malgré les difficultés à se faire une place dans les studios américains, le cinéaste réussit par miracle à imposer son style avec l’adaptation d’une nouvelle de Stefan Zweig. Lettre d’une inconnue est un bijou de douceur et de mélancolie. Merveilleusement reproduite en miniatures, Vienne offre de nouveau son cadre enchanteur. Du théâtre, Ophuls a gardé le goût pour certaines formes. Il filme ses personnages, dans une incessante parade d’allées et venues, derrière des rideaux, des arbres ou des objets. Dans un faux train, Joan Fontaine et Louis Jourdan partent pour un voyage artificiel. Les toiles peintes, figurant des paysages de rêve, défilent par la fenêtre. Illusion des sentiments. Dans sa lettre, Lisa raconte ses souvenirs, et par là même, l’histoire de Stefan, l’être tant aimé, égoïste et frivole. Comme dans Liebelei et plus tard Madame de…, on danse des valses qui n’en finissent pas et on se bat en duel. Et comme toujours, l’héroïne affronte les tourments de la passion amoureuse jusqu’à son funeste destin. « Quand vous lirez cette lettre, je serai peut-être morte. »


Le diamant noir oublié : Les Désemparés (États-Unis, 1949)

Changement de décors. Balboa, banlieue bourgeoise de Los Angeles. La maison des Harper est tenue d’une main de fer par Lucia, mère de famille protectrice et déterminée, interprétée par Joan Bennett. En l’absence de son mari, elle doit seule faire face à un gangster, dont s’est éprise sa fille, et qui menace de perturber le bon ordre du foyer. L’affaire tourne mal. Un maître chanteur sentimental, incarné par James Mason, débarque…
Longtemps oubliée, Les Désemparés est une œuvre étonnante qui navigue entre film noir et mélodrame. Plutôt que de s’étendre sur l’enquête, Ophuls privilégie la dimension familiale (on pense à Douglas Sirk). Il parvient, malgré un budget réduit, à imposer ses exigences et réaliser des prouesses techniques. Les longs plans dans la maison grande ouverte et la très belle séquence du corps découvert sur la plage donnent l’impression d’évoluer au plus près de l’héroïne. Référence des critiques féministes des années 80-90, le film a également inspiré Loin du paradis de Todd Haynes, qui lui emprunte le personnage de la bonne noire, Sybil, autre figure féminine magnifique.


Le chef-d’œuvre : Madame de… (France, 1953)

Parmi les plus beaux portraits de femmes, il y a bien sûr Madame de…, coquette frivole du Paris fin de siècle et amoureuse fragile. Après son exil américain, Ophuls rentre en France et enchaîne de 1950 à 1953 trois films majeurs avec sa favorite, Danielle Darrieux. La Ronde, Le Plaisir et Madame de… incarnent la quintessence du style ophulsien. Les travellings y sont plus que jamais étourdissants. Les décors de Jean d’Eaubonne et les costumes de Georges Annenkov, somptueux. Dans Madame de…, parmi une multitude de miroirs, lustres, tentures et guéridons, Darrieux en oublie parfois la caméra « pour la voir ensuite surgir sur la grue tout prêt de moi, puis la reperdre de vue dans les méandres du décor. » Escaliers, encadrements de portes et fenêtres, profusion d’objets méticuleusement choisis par Ophuls pour qui, « un zig-zag inattendu du travelling peut exprimer un drame plus violemment qu’un long dialogue. » De même que le plan-séquence d’ouverture introduit parfaitement l’accessoire central de l’histoire : une paire de boucles d’oreilles, « axe autour duquel l’action tourne sans cesse tel un carrousel, un axe minuscule à peine visible, petit détail de la toilette féminine qui s’agrandit, apparaît en gros plan, s’impose, domine les destins des héros et les dirige finalement vers la tragédie. »


Le feu d’artifice : Lola Montès (France, 1955)

Le film à scandales. À sa sortie en 1955, Lola Montès s’attire les foudres du public qui boude cette « énorme pâtisserie viennoise fade et sans goût », « ce produit de sous-préfecture pour sur-public ». On ne veut pas de cette œuvre non-conformiste, l’histoire d’une femme fatale, la plus scandaleuse du monde, racontée dans un grand numéro de cirque à sensation. Dès le départ, tout commence mal. Ophuls tourne une folie. On lui impose Martine Carol, alors qu’il songe à Darrieux. On lui impose la couleur, le cinémascope et la stéréophonie. Mais il n’aime pas ça. Alors il joue avec et innove. Il étire plus ou moins le format de l’écran selon les scènes, utilise les couleurs, dominantes rouge ou bleue, en fonction des états d’âme de Lola. En Monsieur Loyal, Peter Ustinov court partout avec son fouet, tandis que Lola enchaîne et interprète les tableaux de sa vie sur la piste flamboyante. En 1957, devant l’échec commercial et contre la volonté du cinéaste, les producteurs décident de remonter et de raccourcir le film. C’est un massacre. Les cinéastes de la Nouvelle Vague, Truffaut en tête, prennent la défense d’Ophuls. Méprisé du grand public, il meurt la même année. En 2006, la Cinémathèque décide de restaurer la version originale de ce « chef-d’œuvre maudit » et de réhabiliter le chapiteau du Mammouth Circus, « ce plafond de la Chapelle Sixtine du cinéma moderne, comme l’appelle Claude Beylie, où Ophuls est parvenu à rassembler, en un feu d’artifice grandiose, tout son univers, tous ses thèmes, tout son passé et le pressentiment de sa mort même. »


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.