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Henri-Georges Clouzot, mode d'emploi

Delphine Simon-Marsaud - 24 octobre 2017

Cinéaste éclairé pour les uns, monstre tyrannique pour les autres, surnommé le « Hitchcock français », Henri-Georges Clouzot partage avec le maître du suspense une fascination pour le côté sombre de la nature humaine. Trahisons, lâchetés, humiliations, désirs inavouables. Tel un collectionneur compulsif, il filme le « mal » sous toutes ses formes, du mensonge à la trahison, de la manipulation au trucage. Entrée dans le monde infernal et mystérieux de Clouzot en six films.

Henri-Georges Clouzot

Henri-Georges Clouzot


Par où commencer : Le Corbeau (1943)

En pleine occupation allemande, Clouzot vient de triompher avec L'assassin habite au 21, première œuvre d'humour noir jubilatoire. Ce succès lui permet d'enchaîner et d'imposer un sujet « dangereux » à la Continental (société de production française créée par Gœbbels en 1940) en adaptant l'affaire de Tulle. De 1917 à 1922, la petite cité corrézienne est secouée par une vague de lettres anonymes, calomniant et accusant d'adultère ses habitants. Avec Le Corbeau, Clouzot dresse un portrait très noir de la population française, délatrice et veule, où chacun médit de l'autre et suspecte son voisin. Dans ce climat délétère que connaît la France en 1943, la sortie du film dérange aussi bien le pouvoir en place à Vichy que les mouvements de Résistance. Clouzot est accusé de ternir l'image des Français et condamné à une suspension d'exercer son métier par les instances d'épuration du cinéma. L'interdiction du film à la Libération achève d'attiser les tensions entre détracteurs et défenseurs du cinéaste. Autorisé à tourner de nouveau en 1947, Clouzot réalise Quai des Orfèvres, sélectionné au Festival de Venise où il obtient le prix de la mise en scène. La récompense permet au Corbeau d'être réhabilité dans la foulée. Tandis que son auteur s'impose comme un grand cinéaste, imprimant un ton, un style.


La romance noire : Manon (1949)

Passion, corruption, prostitution, trahison. En 1949, Clouzot s'attaque au roman de L'Abbé Prévost, Manon Lescaut, qu'il transpose dans le climat trouble des premiers mois de la Libération. Pour l'interprétation, fini les monstres sacrés des précédents films. Pierre Fresnay, Louis Jouvet ou Suzy Delair (sa compagne pendant 12 ans) l'ont aidé à parfaire sa méthode de travail. Pour Manon, il fait appel à de jeunes comédiens qu'il peut modeler à sa convenance. Cécile Aubry, Michel Auclair et Serge Reggiani sont mis en scène admirablement, mais non sans douleur. La réputation du cinéaste commence à se répandre. Maniaque et autoritaire, Clouzot tyrannise ses interprètes. Cécile Aubry se souvient : « Le tournage a été très long, très difficile, sept mois. Tout était prévu d'avance, la page gauche de son scénario était couverte de croquis. On n'improvisait pas. Il pliait les choses, les décors ou les acteurs, à sa volonté. » À sa sortie, le film est un immense succès et lui vaut le Lion d'Or à la Mostra de Venise. Manon captive. Certaines scènes sont d'une grande virtuosité (faisant oublier quelques faiblesses de scénario), sublimes et inattendues, comme la scène du train bondé ou le final christique dans le désert.


La référence : Le Salaire de la peur (1953)

Rencontrée sur le tournage de Quai des orfèvres, Clouzot vient d'épouser Véra (jusque-là mariée au secrétaire particulier de Louis Jouvet). Ils veulent profiter de leur voyage de noces au Brésil (pays natal de Véra) pour réaliser un documentaire. Excepté quelques images d'introduction tournées à Paris (et conservées à la Cinémathèque), le projet Brasil n'aboutit pas et le périple brésilien se transforme en livre, Le Cheval des Dieux. Mais l'épisode exotique marque profondément Clouzot : son prochain film se déroulera dans les décors d'une contrée d'Amérique du Sud (réinventée en Camargue). Un vrai film d'aventures, adapté d'un roman de Georges Arnaud, Le Salaire de la peur. Quatre hommes et deux camions, chargés de nitroglycérine, en route vers l'enfer. Un chef-d'œuvre de noirceur et de cruauté, et un suspense terrifiant. Charles Vanel et Yves Montand sont immenses. Le film obtient à la fois la Palme et l'Ours d'Or et hisse la renommée du cinéaste au niveau international. Le Salaire de la peur marque les esprits et devient une source d'inspiration. William Friedkin s'en sert pour son Convoi de la peur en 1977. Avant lui en 1958, Howard W. Koch réalise un premier remake avec Violent road. Transport d'explosifs, puits de pétrole en flammes, héros en marcel poisseux... on trouve, dans l'histoire du cinéma ou de la télévision, autant de scènes qui font écho à l'œuvre de Clouzot, d'un épisode de La Petite maison dans la prairie à There Will be Blood, en passant par Die Hard et le corps en sueur de Bruce Willis.


L'incontournable : Les Diaboliques (1955)

« The greatest Hitchcock thriller that Hitchcock didn't direct ». Au début des années 50, le roman de Boileau-Narcejac, Celle qui n'était plus, figure dans la liste des envies d'adaptations d'Hitchcock, mais Clouzot le double et en acquiert les droits le premier. Il réalise un thriller psychologique, flirtant avec le fantastique, taillé pour rivaliser avec l'œuvre du maître britannique. Paul Meurisse y campe un directeur d'école despotique qui tyrannise son épouse au cœur fragile, interprétée par Véra Clouzot, cardiaque aussi dans la vie (elle mourra d'une attaque cinq ans plus tard). Avec sa rivale mais néanmoins confidente, jouée par Simone Signoret, elles élaborent un plan pour éliminer l'odieux mari. Michel Serrault, pour son premier rôle, joue un jeune prof. Charles Vanel, le commissaire. Les jeunes élèves s'appellent Georges Poujouly ou Jean-Philippe Smet. Des baignoires qui se remplissent, des piscines qu'on vide, un cadavre qui disparaît. Clouzot joue avec les nerfs des spectateurs jusqu'au twist final et les avertit d'un carton : « Ne soyez pas diaboliques ! Ne racontez pas à vos amis ce que vous avez vu. » Première du genre, une campagne promo parfaite. Les Diaboliques est un tel succès aux États-Unis, qu’Hitchcock demande aussitôt à Boileau-Narcejac de lui fournir la base d’un scénario. Ce sera Vertigo.


L'expérimental : Le Mystère Picasso (1956)

En 1956, Clouzot se distingue dans un nouveau genre. Depuis le projet avorté au Brésil, l'envie du documentaire ne le quitte pas. Avec l'ami et voisin de Vallauris, Picasso (qui se voyait bien écrire un scénario au cinéaste), il relance l'idée d'une collaboration. Mais chacun devra rester à sa place. « C'est la rencontre entre les deux hommes – qui intéresse Clouzot – pas la substitution de leurs talents respectifs ». Le peintre lui montre ses nouveaux pinceaux, des feutres américains dont l'encre est capable de traverser la toile. Le cinéaste est enthousiaste. Un trucage formidable ! « Pour savoir ce qui se passe dans la tête d'un peintre, il suffit de suivre sa main ». Plutôt que Picasso en train de peindre, il filmera le geste du peintre. La caméra est placée derrière le chevalet sur lequel est tendu un calque. Plein cadre, l'image apparaît en train de se former. Bruissement du feutre sur le papier. D'abord le trait, en noir et blanc. Puis Picasso ajoute la peinture, alors Clouzot passe à la couleur, pour la première fois dans son œuvre. C'est étonnant, beau, passionnant. Clouzot poursuivra encore plus loin son expérimentation de la couleur, huit ans plus tard : L'Enfer, dont il ne reste qu'un montage de rushes réalisé par Serge Bromberg. Jeux de lumières, effets d'optiques, maquillages. Romy Schneider est d'une sensualité hypnotique. Un projet audacieux et délirant, qui ne verra jamais le jour, en raison d'un tournage cauchemardesque qui vire au fiasco.


L’objet de fantasme : La Prisonnière (1968)

Pour son dernier film, Clouzot poursuit sa quête d'un nouvel univers plastique, mêlé à la réalisation de ses rêves érotiques. Entièrement tourné en couleurs, La Prisonnière ressemble à ce qu'aurait pu être L'Enfer. Montage saccadé, effets de miroir, délires visuels. Certaines scènes expérimentales sont carrément reprises, comme celle du strip-tease de Romy Schneider rejouée par Dany Carrel. L'art cinétique sert ici de décor sixties et de prétexte à une histoire de descente aux enfers. José (sans e), interprétée par l'icône soixante-huitarde, Elizabeth Wiener, fait la rencontre de Stan (double de Clouzot joué par Laurent Terzieff), troublant collectionneur et photographe, qui la séduit et l'entraîne peu à peu dans sa perversion. Prisonnière de ses fantasmes sexuels, elle tombe bientôt dans la folie. Voyeurisme, domination, humiliation, sado-masochisme. La Prisonnière, initialement intitulé Le Mal, choque à sa sortie, c'est un échec. Aujourd'hui, le film fascine surtout pour ses séquences visuelles d'une grande inventivité, de la soirée du vernissage (où l'on croise Michel Piccoli, Charles Vanel et Pierre Richard) aux délires du rêve final, psychédélique. Après ce film, Clouzot ne tournera plus jusqu'à sa mort en 1977. Lorsqu'un jour on lui demande : « Et vos films ? Comment les classez-vous ? » Il répond : « Ils ne m'intéressent plus... Je ne les revois jamais... Je crois qu'un film comme La Prisonnière est plus important que Les Diaboliques. »


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.