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Revue de presse de « L'Atalante » (Jean Vigo, 1933)

David Duez - 21 septembre 2017

L'Atalante (Jean Vigo, 1933)

L'Atalante (Jean Vigo, 1933)

Réalisé à 28 ans par Jean Vigo, jeune réalisateur d'À propos de Nice (1929) et de Zéro de conduite (1933), L'Atalante – « œuvre de salubrité et de réaction nécessaire » (Les Nouvelles littéraires) – rebaptisé Le Chaland qui passe pour sa sortie en salle le 14 septembre 1934 suscite l'intérêt de la critique. De nombreux reportages publiés dans les revues spécialisées Cinémonde et Pour vous ont accompagné le tournage. Deux grands noms de la critique se posent en défenseur ou détracteur du film : d'un côté, l'historien de l'art, philosophe et essayiste Elie Faure ; de l'autre, André Antoine, metteur en scène et réalisateur reconnu, auteur du film L'Hirondelle et la Mésange en 1920, dont l'action se passe, elle aussi, dans le milieu des bateliers. L'intrigue simple et originale du film de Jean Vigo est résumée ainsi dans L'Œuvre : « L'action se déroule à bord d'une péniche au long des fleuves et canaux de la France. Une femme, irrésistiblement attirée par les lumières de la ville – symbole de luxe et d'aventures – et un vieux marinier fantasque sont les principaux protagonistes d'un drame psychologique ». Œuvre poétique, L'Atalante est aussi le dernier souffle cinématographique d'un cinéaste « maudit » : Jean Vigo meurt quelques semaines après la sortie parisienne du film, le 5 octobre 1934.

Un film d'atmosphere

Cinéaste vrai, juste, sincère, profondément humain, Jean Vigo réussit avec Le Chaland qui passe là, une magnifique « tranche de vie » (À la page), un véritable film d'atmosphère. « Sa vision originale du monde et des hommes, il a le pouvoir de l'imposer aux spectateurs », écrit Alexandre Arnoux qui poursuit dans les colonnes des Nouvelles Littéraires, « méticuleux, réaliste, lyrique, voilà, je crois, les caractères qui définissent son talent, avec une tendance à appuyer sur le détail, à hausser les objets ou certains êtres épisodiques au symbole. Cet art, d'une probité exemplaire, ne va pas sans quelques insistances et quelque lourdeur ; il vise plus à la profondeur qu'à la variété. Mais la vie familière de la péniche... est peinte de main de maître, avec un scrupule, un dédain de l'effet convenu, de la poésie de carte postale et du fade pittoresque qui nous enchantent ». Pour Le Petit Parisien, « Le Chaland qui passe est un film intelligent dont l'intellectualité ne tue ni la sincérité ni l'émotion. M. Jean Vigo, avec quelque ironie parfois, sans s'attarder à photographier les rives des canaux et des fleuves, a concentré son effort sur l'existence de ses trois personnages, rien ne distrait notre attention. Tout est simple mais tout est cinéma. Pendant quelques instants, il ne se passe rien, l'ambiance est créée. Le dialogue n'est que secondaire. Qu'importent les mots ! Est-ce par des mots que M. Jean Vigo aurait pu nous faire percevoir l'égarement du marinier ? Il nous le montre plongeant, nageant entre deux eaux, tandis qu'en surimpression apparaît l'image de sa femme en mariée ». L'hebdomadaire bruxellois Le Moustique, qui suit la présentation du film dans la capitale belge, livre une appréciation similaire : « Jean Vigo savait réellement voir en image, et l'atmosphère qui imprègne son film est magistralement créée. Vigo a su transporter à l'écran des vies très simples, toutes naturelles, éloignées de la convention des gens en smoking que le cinéma a trop coutume de mettre en scène ». « Certaines scènes de la première partie », précise le magazine, « s'inscrivent très profondément dans la mémoire : cette noce caricaturale, les scènes très simples de la vie sur le bateau, la lessive, le repas, l'angoisse dans le brouillard, et aussi le numéro de Michel Simon mimant des scènes vues par le père Jules dans ses voyages. Cette œuvre d'une réelle valeur artistique est marquée au coin d'un esprit âpre et d'un sentiment réaliste très raffiné ».

Inconsciente perversité

Jeune cinéaste pamphlétaire, Jean Vigo secoua le Septième Art dès ses premières réalisations. Après un premier court-métrage muet, À propos de Nice – satire touristique et anti-bourgeoise tournée en 1930 et Zéro de conduite, interdit par la censure pour son immoralité, atteinte à l'autorité patriarcale et de l'Éducation nationale, Le Chaland qui passe – à la surprise générale – paraît dépourvue de toute provocation. Les rares provocations ne se sont pas dûes au propos général du film, mais au personnage interprété par Michel Simon. « De cette histoire, dont le fond n'est pas immoral à cause du repentir final, il faut regretter la personnalité du père Louis, signale À la page : L'hebdomadaire des jeunes. La trivialité, la bestialité, sont ces deux caractères principaux. Ses conversations se lancent en des jurons et de regrettables sous-entendus. Le grand danger de ce film consiste dans l'opposition de deux êtres délicats et sains (le marinier et sa femme), avec deux résidus de l'humanité (un ivrogne et un gros abruti) ; les deux personnages heureux sont ces derniers parce qu'ils ne vivent que de façon très réduite et que leur médiocrité les protège contre tout idéal ». Les lecteurs du magazine Moustique peuvent être rassurés : « Ce personnage est l'occasion d'introduire dans le film un élément trouble peu visible, mais qui s'insinue lentement, admet l'hebdomadaire bruxellois. Il y a chez lui comme une sorte d'inconsciente perversité qu'il ne faut cependant pas exagérer, car les bons sentiments sont effectivement les plus forts en lui ». Ces deux facettes du Chaland qui passe sont, elles aussi, signifiées dans le n°297 de la revue Cinémonde qui précise : « On goûtera peut-être mal certains tableaux un peu lourds, voir grossiers, mais, par ailleurs, la plus étonnante délicatesse empreint un geste, une phrase, une attitude. Inégal, original, ce film indique un tempérament d'artiste doué, mais qui devra se discipliner ». Toujours dans Cinémonde, mais trois mois plus tard, la critique Lucie Derain préfère retenir la seule « poésie de l'eau qui coule ». « Dans Le Chaland qui passe », estime la journaliste, « Jean Vigo a surtout cherché à faire un drame simple et humain, sans complications intellectuelles et sans à-côtés politiques. Il a réussi un film délicat et triste, dont l'atmosphère enchante et surprend, et où l'anecdote disparaît derrière le décor harmonieux et émouvant d'un pays de champs, d'eau et de ciel ».

Dita Parlo et Michel Simon

L'ensemble de la critique souligne l'interprétation inégale du Chaland qui passe, interprétation dominée par le duo Michel Simon / Dita Parlo, « deux interprètes de très grande classe », selon L'Œuvre. Déjà « remarquable » dans Rapt de Dimitri Kirsanoff – son précédent film –, l'actrice Allemande n'en finit pas de charmer la revue Cinémagazine. « Blonde depuis Rapt », précise l'actrice dans une interview accordée à Jeannine Bouissounouse pour le numéro Spécial Noël 1933 de Cinémonde, « son beau visage gourmand et sensuel donne un sens poétique à son personnage assez terre-à-terre ». Femme insatisfaite dans le film de Vigo, elle « excelle à rendre une certaine sensualité, un certain érotisme sain et bien en chair, un certain bovarysme plébéien. Le rôle de la patronne lui convenait parfaitement », savoure Alexandre Arnoux des Nouvelles Littéraires. Toujours dans Les Nouvelles Littéraires, Alexandre Arnoux se plait à signaler, « l'extraordinaire figure de vieux marinier campée par Michel Simon. Il a réussi la gageure de jouer comme un primitif perpétuellement pris à la dérobée par la caméra. C'est le comble du naturel et le triomphe d'un métier poussé à sa dernière limite, où il s'évanouit ». Consacré sur les planches dès 1929 (Jean de la Lune, dirigée par Louis Jouvet) ; acteur charismatique chez Jean Renoir (Tir au flanc, La Chienne, On purge bébé et Boudu sauvé des eaux), Michel Simon par sa gouaille et sa stature « hallucinante » (Le Petit Parisien) monopolise l'affiche. Pour Cinémagazine, le vieux marin tatoué « domine de très haut la distribution, avec sa silhouette cocasse, incongrue, d'une truculence inouïe ». Dans l'hebdomadaire La Griffe, J.F. voit comme principal « système nerveux » du Chaland qui passe : « le personnage intraduisiblement pittoresque de Jules », incarné par un « Michel Simon qui déploie ses qualités les plus fantaisistes, entouré de chats de tous poils et de toutes tailles ». Dans le rôle du batelier, Jean Dasté, qui fait ici ses débuts à l'écran, semble bien moins convaincant. « Débrouillard » (Cinémagazine), « intéressant » (La Griffe) voir même « excellent » (Cinémonde) pour certains ; pour d'autres, Jean Dasté qui « n'a pas toujours su vivre son rôle » (À la page), offre ici un jeu bien « inégal » (Le Moustique).

Avant-garde et tableau vivant

« De la vérité sans fard. De la poésie. Des idées neuves. De l'avant-garde », voici selon l'hebdomadaire La Griffe, les principales qualités du Chaland qui passe. Pour le mensuel L'Exportateur français, la grande revue mondiale d'informations, de défense et d'expansion des intérêts français, « Jean Vigo a réalisé un film dont les qualités cinématographiques sont exceptionnelles. Certes, le public sera parfois surpris par la fougue d'expression de ce naturalisme truculent, impitoyable, dont la gravité grotesque, à travers un scénario un peu lâche, rejoint parfois l'abracadabrant et le baroque. Mais sous cet excès même, quelle puissance spectaculaire. Vigo nous apporte de l'interdit, et témoigne, sous une jeune indiscipline influencée du surréalisme, d'un tempérament qui le désigne à l'attention de tous les amis du cinéma ». Jeune, anticonformiste, avant-gardiste, Le Chaland qui passe – sauf quelques rares exceptions – est salué de toute part. Dans les colonnes de l'hebdomadaire d'information Les Nouvelles littéraires, Alexandre Arnoux avoue toute sa sympathie pour cette « réalisation, d'une honnêteté et d'une conscience qu'il faut proclamer et admirer, même si l'on ne partage pas entièrement l'enthousiasme absolu de quelques fervents, d'autant, dis-je, que cette réalisation ne fait aucune concession, à la facilité et à la prudence commerciales, ne flatte jamais ce goût assez frelaté qui règne aujourd'hui à l'écran, et atteint souvent, sans quelque rigueur et austérité, le plus pur style cinématographique ». La revue internationale des arts du théâtre, L'Œuvre se montre tout aussi admiratif à la vue d'un « drame psychologique dont les moindres nuances sont exprimées aux moyens d'images d'une souveraine beauté ». Le n°289 de la revue Pour vous approuve plus encore les qualités visuelles et picturales du film. Pour Elie Faure, grand spécialiste de Cézanne et de Vélasquez, Jean Vigo puise son inspiration chez plus grands maîtres de la peinture des 17, 18 et 19e siècles. Selon l'auteur de L'Histoire de l'art – référence en la matière depuis 1909 – Vigo filme : « l'humain chez les pauvres gens. L'ombre furtive de Rembrandt se rencontre, entre des meubles rugueux et des cloisons de planches, avec l'ombre sournoise de Goya, des guitares, des chats galeux. J'ai souvent pensé à Corot devant ses paysages d'eau, d'arbres, de petites maisons sur la rive calme et de bateaux qui cheminent avec lenteur devant leur sillage d'argent, à sa mise en page impeccable, à sa force invisible parce que maîtresse d'elle-même. J'ai apprécié davantage le plaisir de respirer, dans ce cadre si net, si parfaitement dépourvu d'empâtement et de boursoufflures ».

Un rythme déconcertant

Le peu de reproches fait au Chaland qui passe concernent son rythme. « Le Chaland qui passe glisse sans grande action », indique l'hebdomadaire À la page qui « voudrait que le drame intérieur soit plus vibrant et surtout plus vivement mené. L'ennui naquit un jour de monotonie, et malgré les belles images le spectateur pousse un gros soupir quand rentre la femme du batelier ». Tout comme À la page, Le Journal fait part à ses lecteurs d'une pareille ambiance, à l'écran comme dans la salle. « M. Jean Guinée a établi le scénario. Il ne semble pas que cette collaboration ait été tout à fait heureuse, car ce film donne l'impression d'une œuvre d'amateurs », déplore l'ancien réalisateur André Antoine qui poursuit sévère : « Cette histoire est contée avec gaucherie, et le pittoresque attendu de la mise en scène n'est pas plus heureusement réalisé. On découvre beaucoup de bonnes intentions mais, faute de métier et de mise en place, l'intérêt reste mince... Michel Simon se donne beaucoup de mal pour camper un vieux marinier fantasque ; on s'est attardé à développer son personnage, qui, en somme, reste assez étranger à l'action, d'où des longueurs déconcertantes pour le spectateur ». Admirateur inconditionnel du Chaland qui passe, Jean Vidal prend la défense d'un Jean Vigo poète, auteur d'une véritable psalmodie cinématographique. Selon le critique de Pour vous, le film de Vigo est « une de ses œuvres où le cinéma se rapproche davantage de la poésie que du roman. Il ne se passe à peu près rien dans Le Chaland qui passe ; mais chaque image apporte avec elle une évocation, une sensation nouvelle. Une atmosphère d'angoisse et de désespoir, créée par des moyens très simples, enveloppe chaque tableau. On y sent de la sincérité et de la pitié, peut-être aussi une sorte de sourde révolte. Mais, sans doute, n'est-ce point là un film très spectaculaire. Il laisse à chacun une impression de malaise et, parfois, il déroute le spectateur par le mépris du style, des conventions habituelles du cinéma. Le Chaland qui passe fait songer au livre de Céline, Le Voyage au bout de la nuit (1932). Et tout cas, un tempérament s'y exprime. Et c'est rare », conclut-il. Elie Faure développe l'analyse publiée dans Pour vous. « Depuis quelques années nous sommes tous possédés par cette hantise du rythme importé en Europe, écrit l'historien d'art qui cite le jazz, les tangos et autres danses exotiques. En outre il est possible que l'écran d'Amérique nous ait imposé son propre rythme et que nous ne sachions plus saisir, hors de lui », tout autre langage. Il invite donc le public à « dépasser les impératifs de l'époque, à descendre au fond de soi, à gratter le verni des habitudes et des formules actuelles ».

Une sortie mouvementée

Une semaine tout juste après la sortie parisienne du Chaland qui passe, La Dépêche de Toulouse revient sur les déboires du film de Vigo. « En première œuvre, rappelle le quotidien régional, Zéro de conduite avait été interdite à la demande d'une association de pères de famille. Heureusement, la censure n'a rien trouvé à reprocher à L'Atalante. Mais ce film a trouvé d'autres ennemis : en l'espèce, les exploitants qui, comme s'ils s'étaient donné le mot, refusèrent les uns après les autres de louer cette bande sous prétexte qu'elle n'était pas assez commerciale ». Taillée et rognée par son créateur, « son œuvre passe actuellement dans un cinéma mondain de la capitale sous le titre du Chaland qui passe. Quoi qu'il en soit, Le Chaland qui passe continue de mériter tous les éloges », souligne le journal. Le petit plus commercial est l'intrusion d'une chanson à la mode, chanson qui donne son nouveau titre au film : Le Chaland qui passe. Popularisée par Lys Gauty dès 1933, Le Chaland qui passe est l'adaptation française de la chanson italienne : Parlami d'amore, Mariù, interprétée par Vittorio De Sica dans Les Hommes, quels mufles !, sorti deux ans plus tôt. Sous le titre « Un film déformé », Pour vous tire à boulets rouges sur ce qu'il considère être une profanation. Dans sa tribune, publiée en page 2, Claude Aveline souligne le caractère inédit d'une « querelle » portant sur la seule piste sonore. Avec ce film, « point de censure à craindre. Mais voici que L'Atalante découvre ses ennemis parmi ses propres patrons. Avec une œuvre toute de discrétion et de race, ils veulent tendre à un succès populaire, voir populacier. Comme l'action se déroule sur une péniche, ils achètent les droits d'une chanson des rues, Le Chaland qui passe, pour fournir un titre déjà fameux et dont la mélodie va se répandre en dix endroits de L'Atalante. Pour le critique, cette chanson interrompt « une partition moulée sur le drame ! Car Vigo avait trouvé en Maurice Jaubert un collaborateur averti, compréhensif, et un vrai musicien. Ils ont travaillé ensemble. L'œuvre était une : image et musique ». « Il y a tromperie sur la marchandise », dénonce-t-il. Attention : « Calcul dangereux », prévient Alexandre Arnoux des Nouvelles littéraires à la vue de cette double supercherie : Si certains cinéphiles risquent en effet de bouder un film trop commercial, la poésie du film risque de décevoir nombres d'admirateurs de la chanson populaire. Profondément choqués par cette mascarade post-mortem, d'irréductibles Belges prennent le parti de l'original, en projetant au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles « la version intégrale de L'Atalante ». La plus ancienne revue belge de langue française, L'Éventail, invite ses lecteurs à découvrir « la version du début, reprise en partie avec la musique de Jaubert, qui a été reconstituée par les Amis du Club de l'Ecran ».

Épilogue provisoire : L'Atalante fait un retour officiel en 1990 en ouvrant le 43e Festival de Cannes. Restauré, remonté, le film est complété par des scènes inédites notamment celle montrant Michel Simon fumant une cigarette par le nombril. En 2017, une nouvelle copie – restaurée par Gaumont, la Cinémathèque Française et la Film Foundation – est présentée au festival de Cannes, dans le cadre de Cannes Classics.


David Duez est chargé de production documentaire à la Cinémathèque française.