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Les expéditions de Robert Flaherty dans la Baie d’Hudson : témoignage inuit dans les Archives de la Cinémathèque française

Rachel Guyon - 10 juillet 2017

Quand on prononce le nom de Robert Flaherty c’est généralement le film Nanouk l’esquimau qui vient à l’esprit… Et il est vrai que ce film, qui sort sur les écrans en 1922, véritable ovni pour l’époque, connaît contre toute attente un succès planétaire. Il fera la gloire de son auteur. Rapidement les débats se multiplient. Les travaux d’universitaires ou de critiques se focalisent sur une même thématique : de quelle nature est le film ? Un documentaire à mettre en relation avec les études anthropologiques filmées ? Le tout premier « docu-fiction » ? De la fiction ? Du cinéma-vérité ? De l’Art ou une vaste entreprise de mystification ? Car oui Nanouk ne s’appelait pas Nanouk, aucune scène du film n’a été tournée sur le vif, et tout a été savamment mis en scène.

Ce qu’on sait moins c’est que quand Robert Flaherty réalise Nanouk l’esquimau, il approche de l’âge de quarante ans et qu’avant sa vie a été celle d’un aventurier de l’exploration. Si à sa mort en 1951 Flaherty a été baptisé le « père du documentaire », il n’a eu de cesse toute sa vie de répéter : « j’ai longtemps été explorateur et ensuite, longtemps après, réalisateur ». Selon son épouse, son approche était très différente de celle des documentaristes : c’était avant tout celle d’un explorateur.

Le fonds Frances et Robert Flaherty conservé à la Cinémathèque permet une mise en lumière de cette vie « d'avant ».

« La vie d’avant »

Flaherty voit le jour en 1884 dans une famille irlandaise venue s’installer au Québec. Le père est une figure reconnue dans le monde de la prospection minière. Dès ses 12 ans, Robert Flaherty accompagne son père à travers le Minnesota, le Michigan et dans une région peu connue du Canada : le lac du pays des bois. Il est le seul enfant et ses compagnons sont des mineurs, des prospecteurs et des indiens. Il grandit parmi les joueurs, les prostituées, les tireurs professionnels et les indiens Chippewa. Vivant dans des cabanes et des camps, voyageant à pied, en raquette, en canoë, apprenant à chasser et à s’orienter, le jeune Robert est plus souvent dans la nature sauvage qu’à l’école, il apprend plus des peuples de ces régions et des lectures de romans d’aventures que des professeurs. Jeune homme et bien qu’ayant été renvoyé du Michigan Collège des mines, il commence à travailler comme prospecteur pour The Canadian Grand Trunk Railway. Cela le mène dans la Colombie britannique et à l’ouest du Canada. Mais il sait que son avenir est dans le Nord. Ses missions ne sont pas très fructueuses mais deviennent des raisons pour lui de voyager et d’explorer des terres inconnues.

En 1910, il fait la connaissance de Sir William Mackenzie qui accepte de financer des expéditions dans le Canada subarctique, le long de la Baie d’Hudson jusque dans les îles de Baffin. Tous deux soupçonnent l’existence d’un prolongement de la strate aurifère qui affleure au nord des Etats-Unis, ce qui serait un filon extraordinaire à une époque où le gouvernement canadien veut développer le chemin de fer dans la région. Quatre expéditions se succèdent de 1910 à 1915 dans ce « grand pays du Nord », propriété exclusive de la Hudson’s Bay Company. Les occidentaux se font concurrence pour la possession de minerais, de terres, mais là-bas vivent des peuples autochtones qui vont fasciner Flaherty. Dès 1910, il tient un journal dans lequel il consigne à la fois la progression de ses voyages, des informations géographiques, géologiques, des observations sur la faune et la flore mais aussi des remarques sur ces hommes qui vivent dans ces contrées dont certaines n’ont jamais été foulées par l’homme blanc et paraissent relever de la pure mythologie, telles les îles Belcher. Flaherty prend également nombre de photographies.

Une partie de son journal plus tardif (31 mai 1914 - 8 octobre 1914) est consultable à la Bibliothèque du Film.

Carnet de notes de Robert Flaherty

Carnet de note de Robert Flaherty

Collaborations et vie commune avec les Inuits

Robert Flaherty a donc appris, d’abord auprès de son père, puis par ses propres expériences, à tracer des plans, à prospecter, et à survivre dans des milieux hostiles. Mais tout cela n’aurait pu se faire sans l’aide des habitants de ces régions. A chaque expédition dans le Grand Nord, Flaherty s’appuie sur leurs connaissances et sur leur aide, et certains de ces hommes sont engagés dans ses équipes.

A Charlton Island Flaherty rencontre un esquimau : Wetalltok, qui lui parle de certaines îles où il allait chasser : les îles Belcher. Il redessine ces îles sur les cartes de Flaherty, qui semblent comporter bien des erreurs. Corroborée par un autre esquimau, la présence de ces îles dont les falaises pourraient bien contenir du minerai de fer, permet à Flaherty de demander le financement d’une nouvelle expédition. Cette fois il part avec une caméra Bell & Howell. Pendant des mois, la vie de Flaherty est liée à celle des Inuits.

Carte des Îles de Belcher dessinée par Wetalltok publiée par The Geographocal review

Carte des Îles de Belcher dessinée par Wetalltok publiée par The Geographocal review

D’eux il dira : « j’ai été, moi, dépendant de ces gens. Seul avec eux pendant des mois, voyageant avec eux, vivant avec eux. Ils ont réchauffé mes pieds quand ils étaient trop froids, allumé ma cigarette quand mes mains étaient trop engourdies pour le faire par moi-même, ils ont pris soin de moi pour trois ou quatre expéditions sur une période de dix années. Mon travail a été édifié avec eux ; je n’aurais rien pu faire sans eux ». Il tourne 25000 mètres de pellicule qu’il ramène à Toronto, mais une allumette tombe sur le film qui s’embrase et brûle intégralement.

Ce n’est qu’en 1919 qu’il parvient à faire financer par la Maison Révillon Frères l’expédition au cours de laquelle sera tourné Nanouk l’esquimau, avec cette fois en tête un vrai film sur les Inuits et non des images prises de ci de là, un film qui aura pour vocation de célébrer ce peuple dont Flaherty s’est épris. Dans l’équipe qu’il monte, il semblerait, selon Jeffrey Geiger (2005), que se trouve ce fameux Wetalltok. Quel fut son rôle ? On sait que Flaherty est un autodidacte au maniement de la caméra et des étapes techniques de la fabrication d’un film. On sait également qu’il partait sans technicien, qu’il développait ses films au fur et à mesure du tournage et formait aux tâches techniques les Inuits à qui il montrait régulièrement les rushs de tournage. Il construisait le film avec eux.

Dans les archives de la Cinémathèque se trouve un carnet de croquis qui porte le nom de Wetalltok. Ses dessins représentent-ils l’une des expéditions qui avaient pour visée des recherches minières ou bien le départ pour le tournage de Nanouk ? Le carnet ne comporte aucune date, quelques noms de lieux et des numéros de pages avec la mention ‘départ’ et ‘arrivée’. Pour le situer de façon plus précise, il faudrait croiser l’ensemble des journaux tenus par Robert Flaherty et ce document. Selon toute vraisemblance, Wetalltok fut à la fois un collaborateur lors des expéditions minières, lors du tournage du film Nanouk l’esquimau et un témoin des aventures de Flaherty.

Croquis du issus du carnet de dessins de Wetalltok

Croquis issu du carnet de dessins de Wetalltok

Nanouk s’appelait Allakariallak…

On a beaucoup écrit sur les films de Flaherty, on s’est souvent formalisé de certains propos paternalistes sur les « bons sauvages » qu’il filmait et dont il inventait les aventures. On a fait référence à cette visée coloniale et commerciale dans laquelle se sont engouffrés certains explorateurs et ethnographes.

Il est vrai que les noms des Inuits, comédiens ou techniciens, n’apparaissent pas au générique des films de Flaherty. Ainsi Nanouk s’appelait Allakariallak…. Mais finalement, il existe peu de travaux sur les liens qui existaient entre Flaherty et les hommes sujets de ses films. La première biographie sur le réalisateur date des années cinquante. Elle est le fruit du travail de Paul Rotha, historien et documentariste, mais ne sera publiée qu’en 1984. Ainsi dans les articles que l’on trouve sur Flaherty y a-t-il bien des approximations sur ses expéditions et sur les propos qu’il a pu tenir notamment sur les « sauvages ». Cependant les documents existent : des carnets de notes (dont certaines parties ont été retranscrites par Robert. J. Christopher), des documents liés aux différentes expéditions, et parmi eux ceux qui viennent des Inuits eux-mêmes. Alors étaient-ils des compagnons de survie, des amis, des collaborateurs formés et respectés ou de simples prétextes à la volonté d’un explorateur devenu cinéaste et poète ?

On retiendra malgré tout un extrait d’interview de Flaherty publié par Henri Agel : « Aujourd’hui plus que jamais, le monde a besoin de promouvoir la compréhension mutuelle des peuples (…) une fois que notre homme de la rue aura jeté un regard concret sur les conditions de la vie de ses frères d’au-delà des frontières, sur leur luttes quotidiennes pour la vie avec les échecs et les victoires qui les accompagnent, il commencera à se rendre compte tant de l’unité que de la multiplicité de la nature humaine et à comprendre que « l’étranger », quelle que soit son apparence extérieure, n’est pas seulement un « étranger », mais un individu qui a ses propres exigences et ses propres désirs, un individu en dernière analyse, digne de sympathie et de considération ».


Documents d’archive disponibles à la Bibliothèque du Film
FLAHERTY B1 et FLAHERTY B2
Fonds Robert et Frances Flaherty

Ouvrages disponibles à la Bibliothèque du Film 
Murphy, William T., Robert Flaherty, A guide to references and resources, London, Georges Prior, Boston, G.K. Hall, 1978.
Agel, Henri, Robert J. Flaherty : choix de textes de Robert Flaherty, Paris, Segers, 1965 
Calder-Marshall, Artur, The Innocent Eye : The life of Robert J. Flaherty, New-York, Harcourt, Brace &World, 1963. 

Autre référence
Christopher, Robert j., Robert and Frances Flaherty: a documentary life 1883-1922, McGill-Queen’s University Press, Montréal, 2005. (Retranscription des carnets du cineaste)


Rachel Guyon est médiathécaire à la Cinémathèque française.