En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Danielle Darrieux – Henri Decoin : voyage à deux

Gilles Grandmaire - 28 avril 2017

Par une nuit de mai 1938, la foule se presse gare Saint-Lazare pour accueillir Danielle Darrieux à son retour d’Hollywood où elle vient à peine de terminer The Rage of Paris (La Coqueluche de Paris) sous la direction d’Henry Koster. Journalistes, reporters, parents et amis sont présents mais la plupart sont des admirateurs anonymes venus saluer leur idole, lui témoigner leur affection en la remerciant en quelque sorte d’avoir résisté au rêve américain. L’actrice est accompagnée par son mari, le réalisateur Henri Decoin, qui l’a suivie durant son séjour aux États-Unis. Ils ont déjà tourné quatre films ensemble, six autres suivront. Dix films en commun qui – répartis sur une période de vingt ans (1935-1955) – ont consacré la métamorphose et l’épanouissement d’une comédienne.

Henri Decoin et Danielle Darrieux

Henri Decoin et Danielle Darrieux

La rencontre

En 1934, Danielle Darrieux a 17 ans. Elle a déjà tourné neuf films, des comédies sentimentales pour la plupart, lorsqu’elle rencontre Henri Decoin. Journaliste sportif, passionné par l’aviation, auteur de romans et de pièces de théâtre, Decoin s’intéresse de près au cinéma dès 1925. Scénariste de films sur le sport, il passe à la mise en scène en 1933 avec Les Bleus du ciel tout en assurant la réalisation de versions françaises de films allemands. L’Or dans la rue (1934), réalisé par Kurt Bernhardt à Berlin, réunit Albert Préjean et Danielle Darrieux d’après un scénario d’Henri Decoin. Présent sur le tournage, Decoin fait la connaissance de Darrieux. Un an plus tard il retrouve la jeune vedette sur le tournage du Domino vert puis de J’aime toutes les femmes dont il réalise les versions françaises. La même année, Decoin et Darrieux se marient.

Dès lors, le cinéaste semble exercer une influence bénéfique sur la carrière de sa nouvelle épouse, la persuadant d’accepter l’offre d’Anatole Litvak d’interpréter Marie Vetsera face à Charles Boyer dans Mayerling (1935) alors qu’elle s’est engagée sur un autre film mineur. En 1937, Henri Decoin adapte une vieille comédie de boulevard signée Louis Verneuil, Mademoiselle ma mère, où Danielle Darrieux, espiègle et gesticulante, mariée à un vieux monsieur, se laisse séduire par son beau-fils. La pièce est classique et un rien démodée mais Henri Decoin sait habilement lui insuffler une vigueur nouvelle. Abus de confiance (1937) est un mélo réussi présentant une Darrieux brillante étudiante en droit, orpheline et désespérée, amenée à commettre un abus de confiance dans le sombre Paris d’avant-guerre. Sa fraîcheur et sa détermination lui permettent de connaître un dénouement heureux auprès d’une famille indulgente dans le confort d’une villa versaillaise. Un an avant Michèle Morgan dans Le Quai des brumes (1938), Darrieux erre déjà en ciré noir et béret sur le pavé luisant.

Abus de confiance (Henri Decoin, 1937)

L’expérience hollywoodienne

Depuis le succès mondial de Mayerling, les Américains s’intéressent de près à son interprète principale. Des représentants des studios Universal prennent contact avec elle et des pourparlers s’engagent. Un contrat de sept ans est signé qui permet à Danielle Darrieux de rentrer en France chaque année pour y tourner un film et qui offre à Decoin un droit de regard sur les scénarios proposés à son épouse. En septembre 1937, le couple s’embarque à bord du paquebot Normandie, en compagnie entre autres de Cole Porter, Fernand Gravey et la patineuse Sonja Henjie.

À Hollywood, Darrieux fréquente la « colonie française » composée de Charles Boyer, Fernand Gravey, Simone Simon et Annabella avec qui elle trompe son ennui en courant les magasins. Car les scénarios qui lui sont proposés lui paraissent insipides et Danielle Darrieux s’impatiente de longs mois avant d’accepter, en accord avec son mari, The Rage of Paris. Le film s’avère une copie, de qualité inférieure, des aux comédies interprétées par Danielle Darrieux en France. Mais Henri Decoin, toujours curieux, découvre et observe avec intérêt les méthodes de travail hollywoodiennes qu’il envisage d’adapter à ses propres réalisations après leur prochain retour en France. Le film achevé, le couple rentre aussitôt à Paris, où un accueil triomphal lui est réservé.

La Coqueluche de Paris (Henry Koster, 1938)

Les films de la maturité

Darrieux entame aussitôt le tournage de Katia (1938), sous la direction de Maurice Tourneur, pendant que Decoin s’attèle à un nouveau projet, Retour à l’aube, adaptation d’une nouvelle de Vicky Baum. Danielle y incarne Anita, une jeune paysanne mariée au chef de gare (Pierre Dux) d’un village de Hongrie. Devant se rendre seule à Budapest pour y toucher un héritage, elle succombe aux tentations de la capitale. Le conte de fées vire rapidement au cauchemar et au petit jour, Anita s’en retourne, meurtrie, auprès de son mari compréhensif. Parmi tous les films issus de l’association Decoin-Darrieux, Retour à l’aube (1938) est le seul à placer son héroïne dans un rôle de victime. En effet, dans les films de son mari, Danielle Darrieux incarne, à cette époque, la vitalité de la jeunesse combative et optimiste face à une société sclérosée. Même si les orphelines d’Abus de confiance et des futurs Battement de cœur (1939) et Premier rendez-vous (1941) sont confrontées très tôt aux difficultés de la vie, leur sincérité, leur ténacité, et leur rencontre avec l’amour leur permettent d’échapper à leur triste condition et de connaître des jours meilleurs. Plus tard, l’empoisonneuse de La Vérité sur Bébé Donge (1951), même si elle termine sa vie en prison, ne se résigne jamais. Son geste marque son refus de se plier à son décevant destin. La victime unique, c’est l’Anita de Retour à l’aube : victime de la cupidité et de la lâcheté des hommes, victime de sa propre candeur et finalement de son destin tout tracé d’épouse résignée.

Fin mai 1939, Henri Decoin commence le tournage de Battement de cœur : Danielle Darrieux y est une orpheline contrainte de voler et qui après maintes péripéties rencontre l’amour sous les traits d’un jeune attaché d’ambassade interprété par Claude Dauphin. Présenté sur les écrans en février 1940, le film est un immense et durable succès. Le scénario est habile, le rythme alerte et léger, et l’interprétation particulièrement échevelée, jusque dans les rôles secondaires. Henri Decoin a su intelligemment tirer profit de ses observations lors de son séjour à Hollywood. Les Américains en tireront même un remake jamais distribué en France, Heartbeat, réalisé en 1945 par Sam Wood avec Ginger Rogers et Jean-Pierre Aumont.

Battement de cœur (Henri Decoin, 1939)

Henri Decoin s’apprête à diriger son épouse dans une nouvelle comédie intitulée Coup de foudre. Mais, commencé en avril 1940 à Mégève, le tournage est rapidement interrompu par l’invasion allemande. Quelques plans muets de Darrieux skiant dans la neige subsistent aujourd’hui.

La séparation

En 1941, le couple en vogue s’attaque à un nouveau projet : Premier rendez-vous. Produit par la Continental, cette comédie sentimentale est de nouveau un succès et la France entière fredonne la chanson du film. Une fois de plus Darrieux y est une jeune orpheline qui file, confiante et naïve, au rendez-vous amoureux que lui a fixé un inconnu. Celui-ci est un homme âgé (Fernand Ledoux) qui saura s’effacer devant un rival plus séduisant (Louis Jourdan). Henri Decoin et Danielle Darrieux se séparent sur ce succès, suivant leur destinée professionnelle et sentimentale chacun de leur côté.

Les retrouvailles

Dix ans plus tard, Henri Decoin rappelle Danielle Darrieux pour donner la réplique à Jean Gabin dans La Vérité sur Bébé Donge (1951), d’après le roman de Georges Simenon. Sur son lit d’hôpital, François tente de comprendre pourquoi sa femme, Bébé, a tenté de l’empoisonner. Hostile au mensonge et au compromis, Bébé s’efforçait de croire au grand amour. Déçue par son mari, elle décide de l’empoisonner. Son examen de conscience achevé, François appelle son épouse, à qui il a pardonné, mais elle s’éloigne, indifférente. À la douceur des comédies et aux messages d’espoirs proférés au plus profond des mélodrames d’autrefois, Decoin oppose ici une noirceur et une sécheresse sans appel. Constat amer et désespéré sur l’impossibilité de survie amoureuse au sein du couple, La Vérité sur Bébé Donge déconcerte public et critique. Mais les prestations des comédiens sont unanimement saluées. Le personnage de Bébé qui progresse, au gré des flashbacks, sur une période de dix ans, permet à la comédienne de passer avec une déconcertante facilité de l’emploi de l’ingénue tendre et romanesque à celui de meurtrière statufiée, murée dans son silence. Persuadé, avant-guerre, que son épouse pouvait tout interpréter, du vaudeville au mélodrame, Decoin alternait alors les genres avec bonheur. D’une certaine manière, La Vérité sur Bébé Donge, grâce à l’évolution de son héroïne, prouve, en la résumant, l’étendue du talent de son interprète.

La Vérité sur Bébé Donge (Henri Decoin, 1951)

Deux genres cinématographiques n’avaient jamais été explorés jusqu’alors par le couple Darrieux-Decoin : le film policier et le film historique. Le cinéaste aborde le policier, en 1954, avec Bonnes à tuer, suspense en huis-clos et le film historique, l’année suivante, avec L’Affaire des poisons, honnête reconstitution dans laquelle Darrieux incarne Madame de Montespan. Il s’agit là d’œuvres secondaires au regard des succès du passé mais qui témoignent du plaisir du travail effectué en commun, fondé sur une admiration et un respect réciproques.


Article initialement publié en janvier 2000 sur le site de la Bibliothèque du film.


Gilles Grandmaire est documentaliste, chargé des listes d'autorités films à la Cinémathèque française, et fervent admirateur de Danielle Darrieux.